17.02.2008

Pour un esthétisme subjectif

A ceux qui restent sceptiques quant à la nécessité d'une réflexion de fond sur l'esthétisme, je pense couper court à leurs interrogations par le présent billet. Aux autres, déjà acquis à cette cause, je souhaite apporter ma contribution au débat en leur livrant mon point de vue en ce qui concerne ses tenants et ses aboutissants.

Linéaments : comment nos goûts se dessinent-ils ? Inutile de reprendre le discours selon lequel ils résultent de nos expériences passées et de l'influence sociale qui s'exerce constamment sur nous et nous pousse à la conformité (par exemple : une ligne svelte, que les magazines arborent sur leurs couvertures, nous séduit bien plus que des courbes nettement plus larges) ; si celui-ci est parfaitement accepté dans le sens commun, les causes qu'il étaye relèvent de ses propres limites explicatives. En effet, comment rendre compte de l'orientation que prennent les pressions uniformisantes de notre culture ? D'autre part, le seul angle de nos antécédents n'est-il pas honteusement réducteur face à la complexité de notre nature humaine ?

Pour le premier point, je voudrais supposer un postulat biologique. Selon lequel nos choix en matière d'esthétisme s'effectueraient selon nos prédispositions génétiques. Ainsi, pour que nous percevions un son comme appréciable, il faut qu'il se constitue des fréquences auxquelles notre organisme est le plus réceptif. Par ailleurs, en ce qui concerne la direction dans laquelle la masse nous entraîne, notamment en matière de préférences que nous diront humaines, je suppose que le même postulat biologique le conditionne. D'après les théories de l'évolution, notre choix de partenaire se portera sur l'individu le plus amène de nous offrir une descendance viable et pérenne. De fait, les critères de beauté des lignes éditoriales de la presse concordent avec ces modalités de sélection. Une silhouette aux formes légères correspondant à un état de santé plus sain que l'amas de renflements adipeux. Bien-sûr, nous n'avons pas conscience de ses déterminismes que nous partageons presque tous car les individus les plus fertiles, ayant donc la plus importante descendance, se révèlent être ceux qui répondent à ces critères. Ainsi, les influences sociales ne font que renforcer ces déterminismes.

On voit que ce dessine un épineux problème : comment quantifier la part de ces présupposés liés à notre constitution et celle qui ressort de notre vécu ? Il est clair que nos expériences fondent notre jugement esthétique. Or, si un événement positif renforce une tendance, il paraît tout aussi logique que nos goûts statuent autant sur l'aspect, agréable ou pas, d'une situation. Par exemple, si des sentiments naissent en fonction de nos penchants, ils influencent aussi réciproquement ces derniers en les accordant avec toutes les caractéristiques de l'objet aimé. De plus, très souvent, nos goûts appartiennent à notre statut social, ici, c'est notre classe qui les dirigent ; lorsqu'on se définit tel, on doit partager tels préférences. Il me semble utile de démêler ces effets rétroactifs tout d'abord pour préciser l'étendue de notre liberté d'être humain, de même que nos possibilités morphogéniques sur notre nature humaine.

Dans tous les cas ceci prouve la malléabilité de nos penchants. Ces derniers, labiles, se fixent sur des objets selon les différents processus récapitulées ci-dessus et il semble que certaines conditions s'avèrent favorables à leur inflexion. Par facilité nous nous attardons trop sur la nature de l'objet qui lorsque nous la pensons trop éloignée de notre état (1) nous prive de satisfaction que pourtant d'autres que nous saurons éprouver. Si l'on s'attelle à minimiser nos préjugés, de nombreux objets se trouveraient soudainement à notre portée. Dans la contemplation le sujet doit avoir un rôle actif, celui de créer une situation qui le rende apte à ressentir les richesses de l'objet en jeu. On en arrive à l'idée de transcendance d'où l'utilité de ce verbeux discours pour tenter de trouver le moyen de s'extraire de nos carcans esthétiques. Le manque à gagner dépasse notre entendement tant nous nous cantonnons à la restriction de nos possibilités. Nous devons prendre conscience des mécanismes qui gouvernent nos inclinations afin de pouvoir les diriger selon notre bon vouloir et nous offrir les opportunités qui chaque jour nous glissent entre les doigts. Plutôt que vos goûts déterminent votre perception des événements, imaginez l'inverse. Manions nos goûts, façonnons les pour qu'ils nous permettre de jouir entièrement des émois qu'ils nous réservent.

En ayant conscience de tout ceci, je crois que nous gardons en nous le pouvoir de modifier nos préférences. Il ne nous reste qu'à savoir ce qui se joue lors de nos inclinations. Brièvement, si nous parvenons à porter sur les choses un regard neutre, tout en cherchant à les saisir dans leur ensemble, dans leur essence, à les comprendre, il nous sera possible de tisser avec toutes des liens pour nous unir. Il nous faut chercher le souffle de vie en elles, l'authenticité, qui donne envie de les étreindre. Simplement garder en tête les potentialités qu'un objet recèle peut suffire à transcender nos goûts qui, sous la poussée de ce bonheur espéré, se plieront à nos intentions et nous permettront alors de construire avec lui la relation la plus gratifiante.

Ces principes s'appliquent à tous les objets vivants. En ce qui concerne les objets inanimés, j'entends par là, les oeuvres d'art, un discernement à propos de la nature de l'objet doit d'abord se faire. Cache-t-il dans sa constitution le souffle de vie qui a guidé son créateur ? Ou n'est-il né que d'orgueil et de vanité, de fausseté et d'imposture (même bien intentionnés) ? Peut-on lire en lui l'authenticité qui caractérise les êtres vivants ? Telles sont les questions que nous devons nous poser dans le cas d'une production artistique puisque a priori elle reproduit un morceau de la réalité (nous discuterons de ce point plus tard). Seulement il n'y a que le véritable esthète qui dispose des capacités pour admettre ou pas l'authenticité et donc la beauté d'une chose.

(1) Un autre facteur qui agit sur nos goûts donc : notre constitution et ce que nous pensons être.

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