03.04.2008
Édouard Levé (première pierre suicidée)
Son livre posthume se lit d'ailleurs comme un acte de naissance. L'auteur nous livre un témoignage d'outre-tombe dont seul sa position fonde la valeur. Le sujet du livre vise à nous faire prendre conscience qu'il ne peut être appréhendé autrement qu'en regard de la violence de sa genèse : le suicide. Effectivement, à l'ouverture de Suicide, on pense très fort qu'Édouard Levé est mort. On s'apprête à vivre une expérience littéraire unique, peut-être même faudrait-il penser que la mort voulue était une condition sine qua non à sa parution.
Car ce que monsieur Levé cherche à nous prouver ne concerne pas la justification de son acte. Il occulte de manière délibéré le pourquoi de la chose. Et si toutefois à travers son regard dont l'acuité se montre parfois si pénétrante qu'on pourrait derrière celui-ci présumer les raisons du suicide (syndrome du philanthrope désillusionné), le propos du livre ne nous donne en effet à voir que la déconcertante banalité de sa vie.
Dans ce périple, on adopte le point de vue d'un ami du suicidé dont le costume de la fiction ne suffit pas à masquer la véritable personnalité. Cet ami omniscient nous fait part de pléthore de détails qui vont jusqu'aux pensées du défunt. Par cet exercice de narration, Édouard Levé nous fait comprendre toutes les intrications de son geste. Ceci, il le démontre doublement à travers cet ami imaginaire dont la vie se trouve bouleversé après cette mort volontaire qui devient le reflet de notre pensée de lecteur.
Le suicide prend alors vie. Nous voilà dans la tête d'Édouard Levé – et de tous les suicidés sûrement - qui en fin de compte et peut-être de façon impromptue nous permet de réaliser ce qui lui a permis de passer à l'acte : croire que son geste lui fournirait une nouvelle identité qui lui conviendrait mieux que celle dont il disposait de son vivant. On pose le doigt ici sur un des mécanismes du suicide, celui sans lequel la violence contre soi-même serait impossible et grâce auquel même quand la mort est souhaitée elle s'avère ne pas l'être consciemment. Suicide affirme l'impossibilité pour l'être humain de penser la mort. Le livre met en évidence que derrière l'un des actes les plus violents se cache paradoxalement le désir cuisant de la reconnaissance d'autrui.
22:30 Publié dans Chronique, Livre, Théorie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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