15.04.2008
Anxieuse mélancolie [linéaments] [je rame, je rame, je rame]
On ne rencontre pas de mélancolique dans les rondes habituelles et plébéiennes. Le mystérieux anonyme ne se dévoile que lors d'impromptues déambulations dans les limbes nocturnes. Nous, pauvres mortels, n'accédons pas aux sphères de son errance, trop éloignées de l'ici et maintenant, de l'activité populeuse et prosaïque qui nous entraîne – souvent à notre insu – dans la danse de toujours. Le mélancolique par contre, se saisit de notre monde avec la dextérité de l'horloger. De sa conscience suraiguë, il examine les plus minutieuses mécaniques de notre fonctionnement. Il relève tout ce qui déraille, qui ne va pas de soi. Pour cela, on le reconnaît comme génie mélancolique. Il affûte tant son acuité qu'il en meurtrit ses propres chairs. Le voilà qui rejette la vie commune pour le tourbillon sensoriel de la douceur et du ravissement esthétique. Devenu hypersensible, il se délecte des plus infimes lueurs sur l'horizon autant qu'il souffre du moindre vent troublant sa plénitude.
Concrètement, l'être du mélancolique se dissout dans l'éther cosmique et étoilé. Pour lui il n'existe d'autre réalité que ce qui s'éprouve. Son exil le conduit à se perdre dans les vagues cotonneuses et enivrantes de la passion. La moindre perturbation prend l'ampleur d'un raz-de-marrée bouleversant. Quand elle se présente à lui, il se précipite dans la faille temporelle. Il se retrouve alors en exode perpétuel : anachronique, immatériel et spirituel. Insaisissable. L'immanence ne signifie plus rien quand commence l'exil intérieur ainsi que le rejet du monde extérieur. Le mélancolique n'existe pas.
Les exposés qui m'ont été relaté s'attardent tous très longuement sur la sémiologie du mélancolique. Le cortège des descriptions se mue en fange imbuvable pour celui que l'humeur bileuse n'a jamais inondé. Il ne trouve en lui aucune caisse de résonance pour lui éclaircir les propos sibyllins des experts plus patentés les uns que les autres. Je me demande à ce sujet d'ailleurs s'il existe une indéniable nécessité empirique pour les traités pathologiques ; autant que celle qu'on trouve chez les pondeurs de chefs d'oeuvre.
Mon problème à leur égard s'attarde sur les théories étiologiques. Pour la plupart floues, elles imputent à d'indéfinis événements l'exclusion du mélancolique. Chez ce dernier, les symptômes résulteraient de son statut d'explorateur intemporel ou comment expliquer le comment par le pourquoi. Pour avoir fait personnellement ce genre de voyage, j'aimerais retrousser le raisonnement des auteurs, au moins en ce qui concerne l'anxiété. Imaginons un instant qu'une surcharge stressante transmise du monde extérieur sur la personne, conduise l'individu à plonger dans la mélancolie. La mélancolie découlerait d'une résignation, d'un renoncement. Ceci a le mérite d'expliquer autant les manifestations sémiologiques que l'anamnèse du type. On comprend de cette manière plus clairement d'où émerge l'irrépressible propension du mélancolique à remettre en question sa cosmogonie et son épistémologie. De toutes ses incertitudes qui le rendent inaptes à vivre, provient le caractère effrayant de son errance ainsi que sa nécessité de comprendre les choses plus précisément que n'importe qui. A travers ce besoin de neutraliser par la compréhension les objets angoissants, on saisit qu'elle importance le sujet donne à sa mélancolie. Elle prend sens comme mécanisme de défense. D'autre part, on met ici en relief la satisfaction du désenchanté qui trouve ainsi une solution à ses désagréments : puisque le Monde ne me concerne pas, qu'importe son contenu.
Au final, la mélancolie se choisit aux dépens du désir, ce dernier rendant dépendant le sujet au monde extérieur, exposé à l'échec potentiel de ses vues et donc à l'anxiété.
To be continued.
22:00 Publié dans Théorie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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