19.04.2008
La beauté castratrice
Mes lectures se portèrent dernièrement sur un ouvrage intitulé : Psychologie de l'Art et de l'Esthétique sur lequel je reviendrais dans un billet prochain. Dans ce livre, dans ce symposium, un chapitre s'attarde sur l'esthétique du corps. Sujet grandement intéressant en cela qu'il irrite un point sensible de notre constitution humaine autant qu'il démange insupportablement l'esprit bien pensant de notre ère. Naturellement, l'auteur du dit chapitre ne soulève pas explicitement ce problème. Néanmoins, il le révèle, peut-être malgré lui. Spécialement pour les lecteurs de ce blog, je m'en vais l'exposer aux regards puritains.
Tout d'abord, il est fort curieux de constater que deux courants s'opposent pourtant d'une frontalité radicale sans que le moindre remous n'ébranle nos braves plébéiens. D'un côté, toute la production « journalistique » chic, des tendances actuelles et dans le vent, qui nous brandissent d'anorexiques égéries en vrac et avec pertes et fracas – d'os. Telle s'établit ainsi l'indication informelle, la norme implicite de l'esthétique du corps : « est beau et désirable, ce qu'on vous présente sur l'autel de nos unes respectives. » Airs rachitiques, membres cassants et creux acérés, voilà les atouts que prônent nos prêcheurs modernes. Je pose la question : pourquoi nos modèles sont-ils ceux-ci ? (1)
D'autre part, l'élan populaire, la psychologie naïve comme on dit dans notre jargon, la vision commune des choses veut que – dans le meilleur des cas – l'on prétende que la beauté soit superficielle. Au pire, elle nous énonce que toutes les grâces se valent puisque, implicitement, elles relèvent uniquement de notre subjectivité. Nos goûts nous appartiennent et l'apparente beauté ne s'avère en réalité qu'un leurre dont nous devons nous déjouer. Ainsi se formule la norme, formelle cette fois, : « tu ne succomberas pas à la beauté qui ne doit absolument pas venir interférer dans tes choix. » Alors une fois encore : pourquoi ?
Ne sommes-nous pas hypocrites au possible de laisser s'étreindre de plein fouet deux conceptions si violemment opposées ?
Psychologie de l'Art et de l'Esthétique démontre empiriquement cette aporie devant laquelle nous nous esbignons toujours – par lâcheté ? - pour surtout éviter de la résoudre. Plusieurs expérimentateurs se sont effectivement penchés sur la question. Ils mettent en exergue l'ostracisme évident qui sévit sur la laideur, avançant même l'idée qu'elle détermine, à travers les réactions qu'elle suscite, la constitution d'un individu ; le charme d'une personne lui offrant d'autant plus de possibilités enrichissement personnel que sa beauté est grande (2). Le rapport édifie autant qu'il afflige. Les expériences réalisées permettent d'établir une corrélation indéniable entre beauté, perception d'atouts comme sociabilité, intelligence, magnanimité, etc., et même la possession effective de ces atouts. Autrement résumé : les individus beaux accaparent toutes les aptitudes bénéfiques tandis qu'aux moches on ne laisse que les rogatons. Qualifions la beauté de castratrice car elle s'octroie tout, y compris ce qui sort du domaine de l'esthétique corporelle, et en prive les individus disgracieux qui pourtant le mériteraient autant que les autres.
La cause qu'on me semble pouvoir imputer à cette situation m'apparaît comme la prévalence d'un atavisme de la sélection naturelle. Il existerait une sorte d'instinct qui nous pousserait à nous tourner vers les individus qui reflètent un bon état de santé, ceux-là même qui occupent les pages de nos magasines de mode. Évidement, dans ces journaux médiocres, le prototype ectomorphique, la silhouette longiligne est poussée à l'extrême. C'est parce que nos préférences pour ces archétypes se lisent dans nos gènes et s'expriment sous forme de « pulsion » que nous ne nous scandalisons pas contre l'exclusion que subit la laideur. Contre cette injustice infamante pour nous humaniste. La norme formelle qui s'oppose malgré tout au courant biologique ne s'apparente qu'aux signes avant-coureurs de l'avènement du surhomme, celui qui enfin sera seul maître à bord. Bientôt, nous détiendrons le faire absolu (3), la transcendance ultime – ma quête - et l'utopie prendra finalement forme.
(1)dans le reste du texte, pour des raisons de facilité, il faut entendre beauté comme définie dans ce paragraphe
(2)par exemple, elle pourra s'exercer plus souvent aux relations sociales
(3)concept nietzschéen
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03.04.2008
Édouard Levé (première pierre suicidée)
Son livre posthume se lit d'ailleurs comme un acte de naissance. L'auteur nous livre un témoignage d'outre-tombe dont seul sa position fonde la valeur. Le sujet du livre vise à nous faire prendre conscience qu'il ne peut être appréhendé autrement qu'en regard de la violence de sa genèse : le suicide. Effectivement, à l'ouverture de Suicide, on pense très fort qu'Édouard Levé est mort. On s'apprête à vivre une expérience littéraire unique, peut-être même faudrait-il penser que la mort voulue était une condition sine qua non à sa parution.
Car ce que monsieur Levé cherche à nous prouver ne concerne pas la justification de son acte. Il occulte de manière délibéré le pourquoi de la chose. Et si toutefois à travers son regard dont l'acuité se montre parfois si pénétrante qu'on pourrait derrière celui-ci présumer les raisons du suicide (syndrome du philanthrope désillusionné), le propos du livre ne nous donne en effet à voir que la déconcertante banalité de sa vie.
Dans ce périple, on adopte le point de vue d'un ami du suicidé dont le costume de la fiction ne suffit pas à masquer la véritable personnalité. Cet ami omniscient nous fait part de pléthore de détails qui vont jusqu'aux pensées du défunt. Par cet exercice de narration, Édouard Levé nous fait comprendre toutes les intrications de son geste. Ceci, il le démontre doublement à travers cet ami imaginaire dont la vie se trouve bouleversé après cette mort volontaire qui devient le reflet de notre pensée de lecteur.
Le suicide prend alors vie. Nous voilà dans la tête d'Édouard Levé – et de tous les suicidés sûrement - qui en fin de compte et peut-être de façon impromptue nous permet de réaliser ce qui lui a permis de passer à l'acte : croire que son geste lui fournirait une nouvelle identité qui lui conviendrait mieux que celle dont il disposait de son vivant. On pose le doigt ici sur un des mécanismes du suicide, celui sans lequel la violence contre soi-même serait impossible et grâce auquel même quand la mort est souhaitée elle s'avère ne pas l'être consciemment. Suicide affirme l'impossibilité pour l'être humain de penser la mort. Le livre met en évidence que derrière l'un des actes les plus violents se cache paradoxalement le désir cuisant de la reconnaissance d'autrui.
22:30 Publié dans Chronique, Livre, Théorie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.03.2008
Voyage au bout de la nuit, à la va-vite
Tout d'abord donc, Céline nous livre ici une simili-biographie, un roman qui s'inspire de nombreux aspects de sa vie personnelle ; il s'inspire de moult anecdotes pour faire pléthore de digression qui contiennent ses propres réflexions et par là l'intérêt du livre. Dans un langage parlé, il y critique nombre de valeurs qu'il juge absurdes ; faisant preuve notamment d'antimilitarisme, d'anticolonialisme et d'anticapitalisme. Mais, si cet aspect de l'oeuvre reste fort intéressant, il est plus fascinant encore – et ceci caractérise au mieux Voyage au bout de la nuit – de remarquer la cosmogonie personnelle de Ferdinand Bardamu.
En effet, Céline nous dépeint un personnage qui nous apparaît tout d'abord comme naïf pour finalement se révéler comme un individu complètement désabusé, désillusionné. Le regard que ce dernier porte sur le Monde peut donc être qualifié d'hyper-lucide. La crudité qui se dégage, de sa vision encaustiquée, peut déranger. Effectivement, elle met en doute le sens que nous donnons habituellement à la vie, dénigrant la nature humaine, son désir auquel elle est asservi et l'absurdité de sa cause. Derrière le nihilisme de cette peinture, transparaît, après l'hyper-lucidité, un hyper-pragmatisme, un hyper-matérialisme dont le principal protagoniste porte le fanion.
Les phrases contondantes de Céline, pleine de sarcasmes, attaquent dans leur âcreté corrosive les fondements de notre essence. Et si l'auteur ne nous livre pas d'alternative au modèle qu'il détruit, il permet néanmoins de prendre du recul sur les intrications auxquelles nous sommes mêlées. Et c'est parce que Bardamu se retrouve dans la nudité la plus absolue, que son malheur le prive de tout, que son tragique destin lui permet de tirer les conclusions qu'il partage avec le lecteur. Son Voyage au bout de la nuit, il le vit comme une quête de vérité et cette dernière vient redoubler son malheur. Dans son errance, la vie perd son sens. La vérité est à ce prix.
Voilà à quoi l'on peut résumer le message du livre : l'absolue négation du sens de la vie, qui en fait ne se constitue que de celui que nous dénions bien lui donner. Et parce que ce faisant, Céline explore les linéaments de la nature humaine avec une croyable acuité, à ce titre, Voyage au bout de la nuit mérite bien d'être reconnu comme un chef d'oeuvre.
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