15.05.2008

Le vieil homme et la mort

[rédaction toujours difficultueuse]

Gourd comme un rocher millénaire, il s'abrutit à compter et recompter son troupeau d'années moutonnantes, et lisse sa barbe grisonnante. Quelques jours encore et ses yeux s'enfonceront dans leurs orbites, et son visage s'enfouira à jamais sous les godets de sa peau flétrie. Et il les dénombre encore, ses bêtes au nombre pourtant incalculable, ses ogres de vie comme il les appelle. Et il en oublie sans cesse et il recommence, encore. Et le temps passe, lentement. Lentement...

Le loup viendra, tôt ou tard. Cette idée l'obnubile, le pétrifie. Il s'interroge. Une seule bouchée suffira-t-il à ce scélérat pour se repaître du troupeau de toute une vie ? Ou l'exécution s'éternisera-t-elle jusqu'à ce qu'il meurt complètement dépouillé ? « Qu'au moins je puisse me bander les yeux, » lâche-t-il péniblement et en soupirant. Le souffle de la mort lui glace le dos des oreilles, et tous ses os émoussés qui l'empêchent de bouger. Il partirait sinon. Loin, très loin, où les aiguilles des horloges tournent à toute vitesse. Alors qu'ici, le temps se traîne tellement qu'on le dirait infini. Les minutes s'égrainent comme les pas du bourreau sur l'échafaud. La mort lui rit au nez et il le sait. C'est pour ça qu'il tremble, dans ce calvaire d'une attente interminable, où le châtiment et à la fois supplice et délivrance. Cette religieuse funeste, à moins de la devancer, il lui faut l'affronter en face et lutter une dernière fois pour emporter avec lui le foyer de souvenirs qui brûle en son sein.

Soudain, à ses narines montent comme un parfum d'antan. La peur le fait délirer, « que de beaux moutons, » s'extasie-t-il pour la énième fois. Puis, sans même qu'il se doute pourquoi, il se confie à lui-même : « Le plus beau, c'est Paulette. » La voilà qui resurgit de nimbes obscures. La vie dans un dernier sursaut lui envoie son amour le plus cher. Sa femme aux cheveux d'ébène tout l'été, puis pendant l'hiver aux cheveux anthracites, comme les siens aujourd'hui. Les amants se rejoignent, enfin. Sans se toucher et contrits tous deux, ils se sourirent ; chacun tenu à l'écart par leur passion douloureuse qu'ils leur faut maintenir pour survivre ainsi que par le respect de la souffrance de l'autre. Presque jusqu'au bout, ils auront vieilli à deux, partageant les mêmes joies et les mêmes peines, le même bonheur et le même malheur. Malgré le temps qui a atténué sa passion, le vieil homme l'aime toujours autant, quelque part derrière son vieux cœur qui bat, indiscipliné, le pincement des premiers émois qui restent très présents dans sa mémoire, et aussi fébrile que lui, l'élance encore. En pensant à Paulette, il s'observe lui. A travers elle, l'homme qu'il a été, celui qu'il est devenu et celui qu'il finira. Il aimerait le rester toujours, autant que rester avec Paulette.

Son corps se met à cliqueter, ébaudi par l'arrivée de ses vieux compagnons. Les larmes lui coulent sur les joues. Il les distingue à peine mais pourtant il les reconnaît bien. « Fernand ! Lucien  » et tous les autres ! Tous ses camarades de guerre, les morts y compris, le saluent. Ceux qu'on a enterré juste après l'hécatombe, ceux-là sont les plus chaleureux. Avec eux, le vieil homme a partagé tant d'espoir malgré les bombes qui pleuvaient dru, tant de projets fous ils ont ourdi dans ces maudites tranchées que jamais ces amis là ne purent réaliser. Lui leur a donné de la consistance, avec une telle religiosité qu'il ne les a jamais vraiment quitté. Tous ces espoirs, toutes ces ivresses, en mourant ses camarades les lui ont laissé. C'est comme si malgré tout, ils s'étaient jusque là maintenu en vie. Et lui, de cette façon, leur a offert l'amour que le bonheur qu'eux lui ont offert lui a conféré. Jusqu'à maintenant il les aura honorer, mais maintenant ?

Il parle à ses fils maintenant, ainsi qu'à ses petits-enfants. Les premiers ne ressemblent plus du tout aux nourrissons criards qu'ils étaient au début. Aujourd'hui, ceux sont deux hommes d'âge mur qui comme lui, commencent à se grimer. Le vieil homme n'en revient toujours pas, de se trouver à l'origine d'un tel prodige, de cette chose si ahurissante que représente donner la vie. Que lui, si modeste soit-il, ait pu engendrer d'autres êtres humains. Ils symbolisent un peu l'œuvre de sa vie, sa fierté. La seule chose qui dépasse et de loin, sa petite personne débonnaire mais sans prétention. Et puis il y a ses petits-enfants. Les marmots cabriolent déjà dans tous les sens et ses pauvres jambes peinent à les suivre dans leurs escapades effrénées. Et il les aime tant qu'il se demande souvent pourquoi. Il ne les a même pas fait ceux-là ! Peut-être simplement les aime-t-il parce qu'ils rendent ses propres enfants heureux. Ou alors parce qu'ils lui donnent confiance, qu'ils rassurent, que même quand il sera parti la vie continuera, sans lui. C'est banal à dire, mais il se l'avoue pourtant : ils lui inspirent un sentiment d'immortalité. Et ça l'apaise délicieusement.

Puisqu'il évoque sa famille, forcement viennent ses parents. Comment pourrait-il oublier ses propres parents bien que disparus si longtemps auparavant ? Ses parents nourrissent depuis toujours l'essence même de sa vie, ils alimentent le moteur qui dès le début l'a poussé à mettre un pied devant l'autre. Et toute sa vie leur énergie l'a soutenu, lui a donné la rage d'exister, la volonté de terrasser ses peurs et d'aller au-delà de la fatalité, arracher au ciel un peu de bonheur. Il se rappelle leur union, leur idylle parfaite et cet amour immense, emprunt d'une absolue abnégation, qu'ils lui ont transmis. Comme ils lui manquent ses parents, ils se sont éteints depuis si longtemps que c'est à peine s'il s'en était rendu compte.

Voilà tout ce qui se joue et se rejoue en lui depuis toujours mais plus encore maintenant, à l'heure imminente de sa mort. Qu'on puisse lui prendre tout ça l'afflige profondément. Il se le remémore, encore et encore, pour se rassurer, comme si tout vacillait et qu'au final la réalité des choses se voyait remise en question. Il se sent si impuissant qu'il préfère ne plus bouger. Il écoute ses bêtes bêler autour de lui, on dirait qu'elles chantent pour lui, comme pour lui dire adieu. Il pleure doucement et sourit. En fin de compte, la mort l'inquiète peu. Il espère même qu'elle viendra vite. Ce qui le plonge dans l'effroi c'est la peur que le temps reprenne ce qu'il lui a donné, tous ses souvenirs qu'il garde précieusement au fond de son cœur. Tout ce qu'il redoute, c'est que ses souvenirs disparaissent alors plutôt que de les perdre, il préfère mourir, maintenant.

Que la mort se dépêche de venir, il n'a plus peur.