07.04.2008
Last days ou les derniers jours de Kurt Cobain
Last days s'inspire directement de la vie du leader de Nirvana. Pourquoi appeler Kurt Cobain Blake quand le Blake en question se drogue, chante du grunge, vagabonde et se suicide à la carabine ? Gageons que les droits d'auteur ont forcé la main du réalisateur. Mis à part cette entourloupe, Gus Van Sant ne bonimente pas sur son produit. Ce film on le dirait de sa vie tant son style y prend l'ampleur saisissante qu'il n'atteint pas dans Elephant. La caméra qui cherche à saisir l'anormalité de l'inertie à Columbine fait tourner de l'oeil mais lorsqu'elle suit ce fameux Blake dans ses errances, elle colle tant à la peau du personnage qu'elle en devient fascinante.
Le style de ce vieux Gus prend alors toute son ampleur. Il s'institue traqueur en contre-champs, guetteur dans l'inaction de l'inanité latente, seul moyen de filmer Blake périclitant. Là se trouve le génie du maître : tout l'art d'attraper l'insaisissable. En effet, car Michael Pitt se retrouve hors du temps, dans l'intemporalité dépourvu de toute véhémence, enferrée dans une incartade funeste loin de la réalité.
On voit alors de sa désociabilisation à sa désorientation, son égarement existentiel et le dénuement de sens qui l'accompagne. Il porte des lunettes bling-bling, marmotte à peine, joue seul comme un fou comme hors du temps, hors du monde. A un seul moment la douleur éclate et l'âpre humanité, sourde jusqu'à maintenant, se fait entendre : édifiante par sa virulence. Elle se montre dans sa superbe lors du chant, quand Michael Pitt exulte « Death to birth » de son groupe Pagoda – qui s'inspire parfaitement et en ligne directe de Nirvana.
L'incroyable réussite de Gus Van Sant tient dans le fait d'attraper plus que de simples pérégrinations solitaires. Plus qu'un voyage absurde et désordonné, c'est l'état d'esprit, le ressenti et l'incompréhension de Kurt Cobain qu'il nous délivre ici.
Car voilà, Kurt Cobain se définit ainsi, comme une exclusion péremptoire et sans appel. Pour le leader de Nirvana les choses n'allaient pas de soi et lui semblaient plus improbables les unes que les autres. La vie ne faisait pas sens. Ces conditions signifient pour son porteur la condamnation à l'exil, l'inaccessibilité de l'érotico-jubilation et par conséquent : l'incapacité d'être au Monde.
Kurt Cobain se pose comme l'archétype de celui chez qui tout déraille, se désordonne et part tout azimut dans un chaos absolu. Sa rage en fait quelqu'un de touchant. Sa volonté de s'aménager un espace pour éprouver enfin on l'écoute dans ses chansons. Mais malgré toute la force qu'il leur insuffle quelque chose continue de bloquer, de coincer.
Rétrospectivement on pourrait le penser inapte à vivre, perdu dès la naissance (à moins peut-être que l'analyse scrupuleuse de son psychisme nous confie la clé de sa débandade). En tout cas, après plusieurs décennies à lutter, il semble que le dégoût et la solitude le submergent jusqu'à une insupportable suffocation qui achèvera de le faire entrer dans la légende.
22:00 Publié dans Chronique, Film, Théorie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : film, suicide



