17.05.2008

Il faut que ça sorte Stéphanie !

20H50 sur France 3, mon tube cathodique m'irradie les rétines et m'hypnotise sans vergogne. On notifiera cet événement dans les annales, merci. Mais ce soir, je consens à ingurgiter inconsciemment les immondices qui putréfient les cerveaux patauds de mes coreligionnaires plébéiens. La chaîne française la moins ignare diffuse un reportage modestement intitulé : « Roubaix, commissariat central, » certains esprits facétieux complèteront : bienvenue, chez les ch'tis. Je ne verserai pas ici dans le panurgisme qui aveugle nos chers compatriotes et je vous prierai d'essuyer vos pieds si vous sortez tout droit de ce gourbi intellectuel.

La première chose qui frappe dans ce documentaire (d'autres diront film docu, tant le voyeurisme les excite), c'est le misérabilisme des individus. Le commissaire lui-même, dont, malgré les allures de bonhomie pastorale, l'incongruité de ses cheveux gominés nous interroge, paradoxalement, sur son appartenance à la jaquette, suinte la bassesse humaine et le désespoir. Roubaix, alors, s'apparente alors à une immense fondrière, une fange sordide où le marasme sanctifie la déchéance, où les turpitudes s'intronisent en haut des valeurs sociales, dernier faux-fuyant pour respirer un peu d'air frai avant de sombrer définitivement dans l'oubli.

Chaque rencontre se révèle une ignominie supplémentaire, les journalistes creusent toujours plus profond dans l'avilissement. Une odeur malsaine de souffre et de perversité vient piquer notre sensibilité tandis qu'on avance sur la corde raide. Les policiers se prêtent même au jeu. Ils abusent de leurs prérogatives, se montrent infatués d'eux-même en voulant se poser au-dessus de la bourbe. Au final, ces matamores de Roubaix deviennent les parangons de toute cette vilénie. A coups d'interrogatoires condescendants, ils arrachent des aveux à leurs suspects ; en particulier deux femmes au ban de l'Humanité dont le crime finalement leur apporte compassion, en tant que leurs propres victimes. Tandis que les policiers, qui tentent de se détacher par tous les moyens de l'ensemble finissent plus lâches que les condamnées qu'ils tancent gratuitement. « Il faut que ça sorte Stéphanie ! » Tu es une merde Stéphanie, alors balance tout. Malgré tout, les forces de l'ordre obtiennent les aveux nécessaires, la fonction publique accomplit son devoir, bénie soit-elle.

Mais comment pouvons-nous, spectateurs cossards et incrédules devant cette misère dégoulinante, ne pas éprouver une once d'empathie, à côté de toute la sympathie qu'on ne manquera pas de témoigner pour la victime ? Comment ne pas comprendre qu'Annie et Stéphanie ont tenté une roulette russe salvatrice, un quitte ou double avec la mort, que rejetées de la sorte, plus rien ne les détournait du meurtre facile. Malgré, l'abomination (du crime), rien ne nous ôte l'impression que les deux femmes à l'origine au bord du gouffre ont fait un grand pas en avant, droit dedans (pour paraphraser un célèbre dictateur africain). De plus, on éprouve devant de telles confidences, la sensation d'assister à une renaissance, comme un appel à l'aide, quelqu'un qui implorerait pardon et quémanderait qu'on le réintègre dans la société, pour qu'enfin il puisse vivre et jouir librement.

A l'origine du meurtre, il y a l'exclusion. Le corollaire de cette dernière, c'est le meurtre lui-même. L'appel à l'aide, c'est le meurtre aussi. Je crois qu'un crime compte plus de victimes qu'il ne laisse en dénombrer. Cessons d'attribuer un acte à un être, l'être ne se résume pas un acte. Un acte est condamnable, pas un être. En fin de compte, un meurtrier s'avère toujours une victime de son exaction. Alors on ne doit pas faire payer quelqu'un, on doit le préserver de son crime. Ainsi seulement, justice sera faite.